Perdre son humanité en perdant sa liberté

Au mois de juillet 2018 était votée la loi asile et immigration. Une des raisons pour laquelle je me suis opposée à cette loi est l’allongement de la durée en centre de rétention administrative, les CRA, passant de 45 à 90 jours. Ces lieux où l’on enferme les étrangers qui n’ont pas, en principe, vocation à rester sur le sol français.

Ces dernières semaines j’ai participé à différentes rencontres à l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et des apatrides), à l’OFII (office français de l’immigration et de l’intégration) de Paris, en CADA (Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile) ou sur un camp de migrants situé à Reims. Cette fois il s’agit du Centre de Rétention Administrative de Toulouse.

J’arrive à 10h devant la grille. Lorsque je sonne à l’interphone « Aina Kuric, députée de la Marne, je viens pour une visite », je perçois dans la voix de mon interlocuteur une hésitation et moins de 5 minutes après j’aperçois deux policiers à la grille. Ils vérifient ma carte professionnelle et me laissent entrer.

Je me retrouve dans un lieu entouré de grillages et barbelés

Nous sommes accueillis par le commandant du CRA. Le but de ma visite inopinée est de constater les conditions d’accueil des « retenus ». C’est le terme employé pour nommer ces personnes enfermées dans ce lieu de privation de liberté.

A quelques dizaines de mètres des pistes de l’aéroport de Toulouse je me retrouve dans un lieu entouré de grillages et barbelés. J’entre dans ce bâtiment sécurisé. Un badge est nécessaire pour passer chaque porte, qui en se refermant derrière moi, fait monter en moi ce sentiment oppressant d’enfermement. Ça me rappelle les visites en maison d’arrêt.

Il y a une arrivée. Un nouveau retenu présente ses papiers, se fait prendre en photo, dépose ses effets personnels avant de récupérer le pack du retenu : couverture et nécessaire de toilette. Il s’était fait arrêter lors d’un contrôle, on ressent son angoisse rien qu’en le croisant du regard. Dans quelques minutes il sera enfermé avec tous les autres.

Puis nous parcourons le centre. Je visite l’infirmerie, les cellules d’isolement, les différentes zones où je rencontre des retenus dans leur cellule ou dans les espaces communs. Cet endroit me fait froid dans le dos. Les cellules ne fermant pas, j’entrevois des retenus. J’ai l’impression qu’ils sont là depuis toujours. Coupés du monde, leur détresse est palpable. Certains errent dans les couloirs avec le regard vide, ils ne nous voient pas, ne nous entendent pas. « Ce guinéen, son état se dégrade de jour en jour » me dira ensuite la Cimade.

Nous visitons les espaces de promenade, quelques mètres carrés de béton entourés de grillages et barbelés. Il y en a un dédié aux familles, je vois des jeux pour enfants. Là, je réalise que des enfants peuvent se retrouver dans un endroit pareil

« la privation de liberté c’est très dur psychologiquement »

Nous rencontrons d’abord une femme seule qui me laisse entrer mais qui ne souhaite s’adresser à personne d’autre, nous échangeons en anglais. « J’ai des vêtements, ici c’est pas mal ».

Puis je rencontre Sani, un sénégalais en France depuis 4 ans, il me dit qu’il a décidé de s’installer en France après des échanges culturels entre sa ville natale et Cherbourg. La France lui semble être un territoire ouvert, celui de tous les possibles. Il ne s’attendait pas après ces années finir dans ce centre. « C’est dur pour le corps et le mental, j’essaie de rester informé sur ce qu’il se passe dans ce pays, la privation de liberté c’est très dur psychologiquement, je n’ai fait de mal à personne mais je suis là ».

Je continue ma visite et je rencontre Sofiane, il est plaquiste depuis 8 ans et travaillait à Avignon, ils l’ont envoyé dans ce centre après une intervention de la police à son domicile car il n’était pas déclaré. « Ma famille est à Avignon, ils ne peuvent pas venir me voir jusqu’ici. Avec mes frères – les retenus – on est dans la même galère, lui là – pointe du doigt un retenu roumain – il dit qu’il était mieux traité en prison ». Je veux bien le croire !

Finalement c’est peut-être plus facile pour le guinéen qui a perdu la tête que pour Sofiane et Sani, qui ne supportent pas de vivre dans un endroit aussi sale, avec des odeurs aussi fortes qu’ils vident parfois une bouteille de shampoing dans le couloir pour les camoufler. Ce guinéen ne voit pas les tentatives de suicide, les tensions entre les policiers et les retenus, les bagarres ou mutilations.

Ces profils sont ceux de personnes qui ont connu un échec dans le processus d’intégration, leur place n’est pas dans ce centre.

Des conditions difficiles pour le personnel

Avant mon départ je m’arrête au bureau de la Cimade, je suis particulièrement bouleversée par leur témoignage. « On place les personnes en rétention et on regarde après s’ils y sont à leur place. L’année dernière y ont été enfermées des personnes de nationalité française à trois reprises ! » Mais comment cela peut-il être possible ? « Les services de préfecture ne veulent pas discuter avec nous alors qu’on pourrait régler des cas en une heure », ils soulignent toutefois leurs bonnes relations avec la PAF. Sur 629 détenus seuls 16 ont été renvoyés dans leur pays, et il y a de plus en plus de sortis de prison ici. L’administration ne leur fait pas les papiers pendant leur détention, du coup on les envoie en CRA pour une autre peine.

Les policiers en charge de la surveillance n’avaient pas vocation à exercer cette fonction et n’ont pas été formés par l’administration pénitentiaire. Des personnels qui à l’image des retenus subissent eux aussi ces conditions difficiles .

Je me suis demandée ce que ces personnes s’attendaient à trouver en France. Ils ont quitté leur pays pour offrir un avenir meilleur à leurs enfants, ils ont fui la guerre, ils ont traversé des pays, des mers, se sont fait battre, voler, violer ou exploiter et sont arrivés jusqu’ici.

Ici il n’y a pas de guerre, mais pas plus de dignité.